Ne pas mentir - Photo de Andrea Piacquadio - Pexels
Photo de Andrea Piacquadio provenant de Pexels

Eviter les lapsus

Bon d’accord. Conseiller d’éviter les lapsus, c’est comme vous demander de vous débarrasser de votre inconscient. Freud vous le dirait, c’est impossible. Mais préparer sérieusement ses interventions et réviser son vocabulaire sur le sujet avant, ou faire des exercices de yoga pour changer d’obsession, que ce soit le sexe, le pouvoir ou l’argent, c’est envisageable. Et si, malgré tout, vous commettez un lapsus – personne n’est à labri – n’insistez pas. Le mal est fait, pour autant qu’il y en ait. Vous n’y pouvez plus rien changer, sauf à vouloir aggraver votre cas.

Voici quelques exemples.

Christophe Darbellay, conseiller d’Etat valaisan PDC lors de la campagne des élections cantonales de mars 2021. Dans une interview accordée au quotidien Walliser Bote, il estime que sa plus importante priorité est de faire élire les trois candidats PDC au gouvernement cantonal (dont il fait partie). Mais au moment d’énumérer leurs noms, il citre d’abord celui de Frédéric Favre, qui est un candidat… PLR. Commentaire de 24 heures : « Lapsus volontaire diront les uns, communication calculée diront les autres… »

Etait-ce le cas ? On n’en saura jamais rien. Les exemples qui suivent appartiennent en tout cas aux vrais lapsus...

Edouard Philippe, qui vient d’être nommé Premier ministre par le Président Macron, à l’Assemblée nationale, le 6 juillet 2017, dans le genre « je me voyais déjà » : « Vous craignez, Monsieur le député, que je sois le Prési…, le Premier ministre, pardon, des engagements non respectés. » Comme disait Georges Pompidou lui-même, qui parlait sans doute d’expérience : « Au moment où le nouveau Premier ministre gravit les marches de Matignon, il commence à penser à l’Elysée. »

Alain Juppé, candidat à la primaire de la droite, entre les deux tours de la bataille qui l’oppose à François Fillon, le 22 novembre 2016 : « J’aimerais bien que François Fillon clarifie ses positions, par exemple sur l’avortement, l’interruption volontaire de retraite… euh de grossesse. »

Nicolas Sarkozy, le 8 mars 2016 : « Les événements dramatiques comme ceux du Bataclan ou du Kärcher… Euh je veux dire l’Hyper Cacher. »

Ségolène Royal, ministre de l’Environnement, de l’Energie et de la Mer, le 25 avril 2016 : « Depuis que je suis à la tête de ce gouvernement, euh à la tête de ce ministère où nous avons fait voter la loi de transition énergétique… »

Bernard Accoyer, député UMP, le 28 janvier 2015 : « Ce dont le pays aurait besoin, c’est d’une loi du sexe, euh, du siècle. » Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur et de l’Outremer, le 17 octobre 2010, lors de l’émission Le Grand Jury, sur LCI : « En réalité, les fichiers, il y en a deux qui sont des fichiers majeurs, ce sont les fichiers des empreintes génitales et des empreintes génétiques. »

Lionel Jospin, Premier ministre socialiste, venait de nier avoir d’abord été trotskiste. « Je n’ai jamais été trotskiste, avait-il affirmé, la rumeur est venue de la confusion avec mon frère Olivier, qui l’était. » Ce qui relevait d’un gros mensonge. Lorsqu’il se retrouve quelques jours plus tard devant un colloque socialiste, il veut évoquer les « travaillistes » anglais, mais parle des « trotskistes ». Eclats de rire dans la salle.

Mais si vous commettez un lapsus, ne faites surtout pas comme Rachida Dati.

Une fellation quasi nulle

« Quand je vois certains qui demandent des rentabilités à 20 ou 25% avec une fellation quasi nulle… ». C’est ce qu’a déclaré Rachida Dati, alors députée européenne, le dimanche 26 septembre 2010, sur Canal+. L’ancienne ministre française de la Justice a bien raison. Si la prestation est quasi nulle, elle ne mérite pas une telle récompense. Bill Clinton vous le confirmerait. Le problème, paraît-il, c’est que Rachida Dati ne voulait pas parler de fellation ce soir-là, mais d’inflation.

Evidemment, ça change tout. Dans ce cas, il vaut mieux tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.

Ce lapsus a fait le tour du monde. Les caricaturistes et les éditorialistes se sont bien amusés. Dans le Canard enchaîné, Wozniak lui a consacré un joli dessin à la Magritte, une pipe avec cette mention : « Ceci n’est pas une fellation ». Le directeur de la rédaction de L’Express, Christophe Barbier, par ailleurs ami de Carla Bruni-Sarkozy, a pris le problème plus au sérieux sur le site internet de l’hebdomadaire : « Les hommes politiques, et les femmes, sont soumis aujourd’hui à une telle rafale de questions, à une telle pression médiatique, à une telle obligation de prendre la parole en public, sur tous les canaux, en permanence que, bien entendu, le taux d’accidents linguistiques ne peut être que plus élevé. » Tout en ajoutant que si leurs discours « étaient plus empreints de caractère, plus empreints d’aspérités, eh bien on n’aurait pas à attendre les lapsus pour trouver de l’originalité à ce qu’ils disent. »

Le lendemain de sa méprise, Rachida Dati a d’abord pris la chose avec légèreté, en faisant semblant d’être surprise par l’écho rencontré par ses propos. « J’ai vu ça après coup, dit-elle le lundi matin sur RTL. J’ai juste parlé un peu trop vite. Mais bon, si ça fait rire tout le monde… » Les choses se sont gâtées par la suite.

Un plaisantin avait envoyé à Rachida Dati, à son adresse électronique du Parlement européen, des courriels où il lui demandait une « petite inflation », s’est vu répondre par plainte pour délit d’outrage. Le farceur, un quadragénaire vivant à Bourg-de-Péage, dans la Drôme, a vu la police débarquer dans son appartement pour une perquisition – son ordinateur a été saisi – avant de se retrouver embarquer au poste pour 48 heures. Le délit d’outrage peut être sanctionné par une peine allant jusqu’à six mois de prison ferme et 7'500 euros d’amende. L’affaire a été révélée par Le Dauphiné Libéré du 29 octobre 2010. Elle montre que Rachida Dati souffre, au-delà d’une certaine fatigue, d’un manque total de bon sens. Sa plainte est en effet le meilleur moyen de se rendre ridicule deux fois plutôt qu’une.

Rachida Dati aurait pu en rester là. Eh bien, non. Elle a cru devoir en rajouter sur son blog. « Vous avez été quelques-uns, écrit-elle sur son site dès le 29 octobre, à me faire part de votre incompréhension. Je tenais donc à préciser les conditions dans lesquelles s’est fait ce dépôt de plainte. » La députée européenne assure avoir assumé les conséquences de ce lapsus avec humour. « La différence avec (…) les courriels que j’ai reçus de cette personne, c’est qu’au vu de leur nombre et de l’insistance des propos qu’ils contenaient, je ne pouvais plus considérer sa démarche comme une simple plaisanterie. Je me suis sentie menacée. Au-delà d’être une élue, je suis une femme et une mère, et j’ai tout simplement eu peur pour ma sécurité et surtout celle de ma fille. » Le problème, c’est que ce genre de menace, à supposer qu’elle soit réelle, peut se régler par d’autres voies que la plainte pour délit d’outrage. Mais avec un tel talent de communicatrice, Rachida Dati est au moins certaines d’entrer définitivement dans l’histoire du lapsus sexuel. A croire que c’était son objectif.

Epilogue

Le plaisantin qui avait provoqué Rachida Dati a été condamné, le 3 décembre 2010, à 100 euros d’amende avec sursis « pour outrage à personne dépositaire de l’autorité publique » par le Tribunal correctionnel de Valence, dans la Drôme.